Les mots qui tuent
- lesplumesdupasse

- il y a 6 jours
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Un roman publié en 2026 qui met en lumière une autre forme de violences conjugales celui du suicide forcé.

Il s’agit d’un harcèlement au sein du couple qui pousse la victime au suicide ou à la tentative de suicide. Un crime invisible, qui ferait pourtant 2 fois plus de victimes que les féminicides, rien qu’en 2024 on en dénombre 906. En 2010, le suicide de Krisztina Rády, compagne du chanteur Bertrand Cantat a contribué à médiatiser cette réalité. En 2020, une loi a été votée pour punir les responsables de suicide forcé, avec des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison. Pourtant, cette loi reste encore peu appliquée.
L’autrice est une journaliste d’investigation qui s’appuie sur son propre vécu de violences conjugales pour décrypter ces mécanismes. Elle donne la parole aux victimes, celles qui ont témoigné avant de mettre fin à leurs jours, ainsi qu’à celles qui ont survécu. Elle confronte aussi les harceleurs, les pervers narcissiques.
En cherchant des réponses pour expliquer l'histoire des autres, j'ai éclairé la mienne.
À travers 10 chapitres on découvre des témoignages de proches, mais aussi celui d’un ancien bourreau. Le récit est enrichi par des échanges de SMS et des documents judiciaires, rendant l’ensemble encore plus glaçant.
Le gaslighting est une addition de petits procédés psychologiques qui visent à faire douter, perdre le sens des réalités. Dire à une femme qu'elle est folle, la faire passer pour hystérique auprès de son entourage, c'est aussi du gaslighting.
Avant cette lecture je ne connaissais ni cette loi, ni certains mécanismes comme le love bombing ou le gaslighting. Ces méthodes permettent aux agresseurs de prendre l’emprise sur leurs victimes en manipulant la réalité, en les dévalorisant, jusqu’à les détruire psychologiquement.
Le love bombing est une technique de manipulation également utilisée par les sectes. La victime est ensevelie sous une montagne de preuves d'amour et d'affection. Difficile d'y résister si l'on en a manqué quand on était enfant. Plus facile d'y croire.
Ce qui frappe, c’est leur capacité à comprendre les failles de leurs victimes, à leur dire exactement ce qu’elles ont besoin d’entendre pour les retenir, leur faire croire à l’amour et les pousser à rester.
Le cycle de la violence se remet en marche: dénigrement, insultes. Bizarement, je crois qu'il est allé encore plus loin...Elle corrige : je suis allée plus loin dans le non respect de moi-même.
On voit à quel point il est difficile pour les victimes de fuir. Même lorsqu’elles y parviennent, l’emprise agit comme une dépendance, liée à un phénomène de dissociation péritraumatique, qui les pousse parfois à retourner vers leur bourreau. Pour certaines, la seule issue semble être la mort.
Avec lui, ella a franchie un cap, celui de la violence physique. Elle porte plainte, s'en va, revient. Quant elle le quitte, elle a ce crueux au ventre, comme après le divorce avec son mari, l'état de manque. " A un moment donné, j'atais comme droguée, j'arrivais pas à me sevrer, j'était en manque, il me fallait un shoot.
Le rôle de la justice est aussi pointé du doigt, le manque de moyens, lenteur, l'inaction… une impuissance face au harcèlement moral.
C'est l'article 222-33-2-1 du code pénal: les peines sont portées à 10 ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende lorsque le harcèlement a conduit la victime à se suicider ou à tenter de se suicider. Le problème, m'explique Yael Mellul, c'est que la loi est rarement appliquée. Les enquêteurs et magistrats la connaissent peu car elle n'a pas fait l'objet d'une circulaire d'application.
Un témoignage m’a marquée, celui d’une femme Agnès Gauer qui avait multiplié les signalements contre son harceleur, porter plainte. Malgré un casier judiciaire lourd et une interdiction de l’approcher, il est resté libre et a continué à la harceler par des appels et messages. Personne ne l’a protégée, si les mesures avaient été appliquées, elle serait peut-être encore en vie aujourd’hui.
Le procès en appel ressemble à l'audience de première instance à cette différence près que cette fois, le substitut est un homme, qui prévient d'emblée : je n'ai pas l'intention de faire de monsieur G un exemple. Toutes les affaires sont différentes, celle de monsieur G est complètement atypique. Mon devoir est de protéger la société et de rappeler que monsieur G ne doit pas payer pour les malheurs de la société qui fait que des milliers de femmes sont victimes de harcèlement et de violence.
L’écriture est fluide et engagée, j’ai ressenti à la fois une tristesse pour les victimes et une grande colère face à l’injustice. Découvrir que ces hommes se sentent au-dessus des lois, qu’ils récidivent sans être inquiétés est écœurant.
Dans mes notes d'audience, j'ai souligné 3 fois ce passage qui m'a tant choquée. Comme si les malheurs de ces femmes, victimes de harcèlement et de violence étaient consubstantiels à notre société. Comme s'il y avait là un ordre des choses, un prix à payer. Les femmes meurent, on n'y peut rien. Surtout pas la justice.
C’est un livre important, à mettre entre toutes les mains, pour comprendre les mécanismes de l’emprise et mieux identifier ces violences invisibles.



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